L’Humeur du Caporal – Un stagiaire incognito (seconde partie)

L’ingénieur américain avait un assistant, un ancien militaire qui avait fait la guerre du Vietnam mais avait préféré rester en Europe, et connaissant mon statut spécial (le seul français, sergent, à pieds, en situation irrégulière), ils étaient à mon écoute, car hormis le sergent espagnol, la dizaine d’autres stagiaires étaient tous des ingénieurs chefs de services de différents aéroports d’Espagne. Notre instructeur s’exprimait une partie en espagnol et parfois en américain car les subtilités de l’espagnol échappaient parfois à l’ingénieur américain et les espagnols étaient tatillons.

J’eus donc le plaisir de monter dans une voiture américaine de sport décapotable comme on en voit dans les films des années 70 80 , et le vétéran me raconta un peu la raison de leur présence sur cette base qui était aussi une raison fiscale ; durant le contrat de 5 ans effectué pour le compte de la société américaine, hors des États-Unis au profit de l’armée, leurs impôts étaient considérablement réduits ; en plus du magasin à très bas coût qui leur était destiné , les célibataires qui vivaient sur la base avaient une kitchenette tout équipée pour deux chambres . Ils pouvaient vivre en autarcie sans problème.

À la fin du stage l’ingénieur proposa d’acheter pour qui le souhaitait des cigares barreau de chaises de cuba, des alcools haut de gamme, bourbon etc.…au magasin américain.

Mon guide eut la gentillesse de me faire visiter un peu Madrid le soir, en particulier la calle de los mesones ; on y buvait du vin tout simplement et on choisissait l’endroit où il y avait de la musique, le plus souvent du flamenco, un guitariste, une bailaora.

J’avais l’habitude de me fondre dans ce pays, dans ses habitudes, je passais inaperçu comme un habitant local, certes, un peu différent, et on buvait jusqu’à point d’heure.

Le jour de mon départ, je fus reçu par l’attaché militaire de l’air de l’Ambassade de France à Madrid qui voulait me voir avant mon départ. Ce colonel me demanda si le stage s’était bien passé ce qui était le cas. Mais je fis remarquer que ce matériel très complexe d’entretien et très sensible sur une aussi longue distance d’un réseau mixte international aurait pu être remplacé par un matériel plus rustique et moins sensible dont nous disposions pour le réseau TAMIS (réseau télécommunications de la défense aérienne de l’époque des années 80). IL me répondit :

– ah vous arrivez trop tard jeune homme, nous avons acheté 6 systèmes identiques.

Puis il me remit une notice en américain avec le cachet « SECRET » et des cartes électroniques de rechange car le matériel était fragile et nécessitait des réglages régulièrement, voire pire.

Je l’informai que j’étais là incognito et donc comment justifier à la frontière la détention de ces documents et matériels militaires américains classés « Secret ». Il l’avait oublié. Il me demanda de quitter son bureau quelques instants, puis il me rappela.

-Voilà jeune homme, si vous êtes arrêté par la douane espagnole, demandez à faire avertir l’ambassadeur de France à Madrid, il est au courant ; si vous êtes arrêté par la douane ou des autorités françaises, demandez à faire avertir le directeur des douanes à Paris, il est au courant. Vous partez ce soir donc bon voyage.

Je n’étais guère convaincu, le train arrivait vers minuit à Irun, il y avait du monde et un seul douanier espagnol ; je traînai un peu derrière les autres voyageurs pour me rapprocher de la sortie ; arrivé presque au bout le douanier était devant moi. Je posai mon sac militaire devant lui et après la formule habituelle, je répondis en espagnol que je n’avais rien à déclarer. Il fit une croix à la craie et se contenta de la réponse. Je fus soulagé ! Je montai dans le train l’esprit embrumé mais libre ! L’ordre de mission international arriva trois mois après la fin du stage et un diplôme de la société ayant organisé le stage par l’intermédiaire de la valise diplomatique.

Un an plus tard vu l’instabilité permanente de ce matériel et le peu de fiabilité il fut démonté et remplacé par un système plus rudimentaire américain équivalent à celui que j’avais proposé à l’attaché militaire un an plus tôt. Ainsi s’acheva l’aventure hispano américaine d’un petit sergent en mission incognito… Je passerais plus tard les certificats militaires de langue …