L’Humeur du Caporal – Le pays de mes vacances – seconde partie

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On arrivait dans ce village aux murs blancs, comme sur les cartes postales, par un chemin empierré ; la route goudronnée arrivera bien plus tard. Le village avait son mendiant qui arrivait l’été, quelques bottes de paille dans un champ proche lui servait d’abri ; il arrivait que je sois chargé de lui apporter du pain.

Il y avait aussi une masure ou vivaient des gitans sur lesquels courait une histoire : « ils enlevaient les enfants », cela nous incitait à rester proches des adultes connus. J’appris bien plus tard qu’un trafic d’enfants a bel et bien eu lieu et organisé par des gitans. J’étais différent, donc souvent seul ; tous les voisins savaient qui j’étais, j’allais chercher le pain à la boulangerie et souvent je visitais le fournil et je regardais les boulangers préparer la pâte pour le lendemain et j’assistais à la mise en forme des pains à la mise au four à bois, puis à la sortie du four ; un coup de brosse et hop vers la boutique. Les distractions arrivaient le soir car le matin les enfants allaient à l’école ; et oui, l’été, les instituteurs proposaient aux parents moyennant finances de faire faire des révisions à ceux qui le souhaitaient ; beaucoup y allaient. Une année comme je m’ennuyais beaucoup, j’y suis allé et j’ai été le modèle pour les cours de français, je lisais les leçons ; j’ai ainsi découvert leurs livres scolaires entre autres un livre qui parlait de religion et du Caudillo Francisco Franco qui était « le sauveur par la grâce de Dieu ». L’après-midi les enfants faisaient la sieste, sortir était interdit. Le soir à la tombée de la nuit après les travaux, les hommes rentraient des champs et après un repas simple, la rue centrale se remplissait, des chaises sortaient des maisons et devant les portes tout le monde s’installait pour profiter de la fraîcheur ; les enfants avaient le droit de jouer ensemble, souvent un ballon apparaissait et on jouait dans une petite rue entre deux grands bâtiments. Quand la fatigue se faisait sentir et que certains s’endormaient à même le sol, la rue se vidait, les voix se taisaient, on rentrait dans les maisons et le village s’endormait. Souvent je n’avais pas faim le soir, la chaleur coupait l’appétit, alors le grand-père qui ne parlait que rarement disait sans élever la voix, et dans sa langue « laissez le tranquille, il mangera quand il aura faim », les femmes se taisaient, le patriarche avait parlé.

Puis quelques années plus tard, une maison fut construite ainsi qu’une grange et un hangar pour le jeune couple, à l’extérieur du village, et le modernisme arriva rapidement. Les bêtes d’élevage furent transférées vers cette nouvelle demeure, sauf les cochons dont l’élevage fut abandonné. Les mules disparues, le grand-père trop fatigué laissa à son gendre la place au jardin qui était devant cette grande maison. Ma sœur et moi étions alors accueillis dans cette maison où une douche fut installée mais pas dans la salle de bains de l’appartement, plutôt à côté des étables car la citerne à eaux pour les bêtes était là sous les tuiles et en été l’eau y était chaude. Un tracteur apparut ainsi qu’une voiture et une mobylette. Quand je fus en âge pour aider, je rejoignis les hommes pour les travaux des champs et l’entretient des bêtes ; j’appris à traire avec une vache docile. Une petite fille vint agrandir la famille mais faute de garçon, j’étais le garçon de la famille pour les étés et un garçon instruit, donc on m’utilisait à loisir ; j’étais le singe savant.

La télévision, le transistor apparurent mais la langue officielle étant le castillan (l’espagnol est le mot pour les étrangers) il me fallut apprendre le castillan, là j’ai eu de l’aide car tous le connaissaient. Ainsi se passèrent mes vacances, j’étais le Franchutti là-bas et l’espagnol en France ; deux mondes, deux cultures et demi et un enfant perdu entre ces mondes et ces cultures.