L’Humeur du Caporal – Un projet avorté.

Un jour dans les années 80, on me demanda d’étudier un système de télécommunications comme palliatif au central téléphonique automatique de la base, défaillant. J’avais proposé deux ans auparavant de détacher une petite équipe de notre atelier, 3 personnes dont notre ancien chef de service, qui était très respecté, moi et un sergent, pour aider le responsable du central qui se sentait bien seul, mais ce fut refusé, pour des raisons inconnues. L’industriel convoqué avança la vétusté avancée pour ne pas proposer une rénovation. Mon lieutenant me soumit donc l’idée géniale de déployer 3 minis centraux modernes pour assumer l’opérationnel au niveau de la base et donc mettre sur tous les bureaux importants un second téléphone raccordé à ce réseau ultra moderne, tout en les connectant à l’ancien central défectueux, par souci de sécurité de communication ; si un système était en panne, il y avait un secours et ces centraux n’étant pas compatibles directement entre eux, il fallait un intermédiaire.

Mais un de ces centraux m’était inconnu ; il avait été acheté pour l’école des pupilles de l’Air et, dans le cadre opérationnel, il aurait été affecté à la BA 118, qui deviendrait prioritaire.

Je demandai donc à avoir des informations de la part de l’industriel, ce qui fut accepté. Je me rendis donc à Paris chez l’industriel, en l’occurrence la SAT, où un ingénieur m’expliqua les caractéristiques techniques et répondit à mes questions de compatibilités techniques.

Fort de ces renseignements, je dus imaginer comment interconnecter tous ces centraux automatiques entre eux, ce qui fut assez casse-tête, vu l’écart de concepts entre les uns et les autres, et enfin comment cela se traduirait pour un utilisateur. Il ressortit qu’il aurait fallu refaire un annuaire avec 18 préfixes car tous ces centraux n’étaient pas prévus pour être interconnectés ; il me fallut utiliser des astuces techniques qui rendaient le fonctionnement possible, mais l’utilisation extrêmement complexe.

Après plusieurs mois d’études, je rendis compte à mon officier supérieur de la faisabilité du projet et de la complexité, tant technique que d’utilisation. Mais il était ravi de pouvoir proposer une solution dont il avait parfaitement compris qu’elle relevait de l’absurde.

Une réunion fut décidée par le Commandement Régional des Transmissions de l’Air ; on invita l’industriel pour le central inconnu qui était acheté, mais en sous capacité, pour le projet, l’ET de Cenon, chargé des travaux lourds (pose de câbles sur la base pour réaliser le projet), et le commandement de mon unité. Je fus invité mais avec la consigne de me taire et mon lieutenant m’avait placé derrière lui …

Le Colonel commandant du CRTA présidait cette réunion.

Mon lieutenant exposa la faisabilité technique, puis le colonel interrogea l’industriel pour le complément en circuits imprimés pour le maximum de capacité qui se chiffrait en centaines de Kilos Francs. L’ET fut invité à s’exprimer sur la pose de câbles ; c’était un adjudant que je connaissais bien ; il décrivit sobrement ce qu’il envisagerait si le projet était approuvé : 2 ans de travaux avec une équipe permanente de 6 personnes en déplacement sur la base.

Le Colonel accusa le coup, et raisonna tout haut « j’imagine qu’il va falloir refaire un annuaire » et je dis sans élever la voix « oui avec 18 préfixes » mais son entourage avait entendu et le lui répéta. Évidemment les officiers de mon unité se retournèrent mais c’était trop tard. Alors le colonel se leva et résuma : » 2 ans de travaux, une rallonge financière non négligeable pour après une grande complexité d’utilisation ; je n’approuve pas le projet, allons manger.

J’eus bien sûr la remarque « on vous avait demandé de vous taire ».

Me taire devant des réalités techniques irréalistes ou des complexités d’exploitations, je ne sais pas faire. Le projet fut abandonné …et c’était ma faute pas celle des génies qui nous commandaient.